En France, 40% des créateurs d’entreprise sont au chômage ou éloignés de l’emploi.
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Séverine Le Loarne-Lemaire, Grenoble École de Management (GEM) et Didier Chabaud, IAE Paris – Sorbonne Business School

En France, 94,3 % des entreprises créées n’ont pas d’employé et 40 % de leurs créateurs sont au chômage, ou éloignés de l’emploi. Bon nombre de ces derniers ont bénéficié d’un soutien financier de Pôle emploi, au travers notamment de l’Aide aux créateurs et repreneurs d’entreprises (ACRE). À tel point que l’établissement public est considéré comme le premier business angel de France ! L’institution l’assume et le revendique même sur son site Internet. En 2015, 77,9 % des demandeurs d’emploi créateurs d’entreprise ont ainsi bénéficié d’une exonération de charges et 54 % d’entre eux ont touché des indemnités.

Pôle emploi

Ces chiffres attestent du succès de la démarche incitative de retour à l’emploi par la création d’emprise avec des aides financières et des accompagnements.

« Illusion entrepreneuriale » ?

Présentés de manière positive par les rédacteurs, ces mêmes chiffres offrent cependant une interprétation ambivalente. Certes, chaque entreprise génère 1,8 emploi sur trois ans, mais c’est faire fi du fait que 89 % des entreprises créées ne génèrent pas d’emploi, ou éventuellement un seul : celui du créateur. Par ailleurs, après trois ans d’activité, 76 % des entreprises créées en 2015 sont encore en activité, mais pour un revenu qui ne permet pas de vivre décemment : près de 25 % des créateurs ne retirent qu’un revenu mensuel de leur activité de moins de 500 euros par mois !

Cette seconde lecture des résultats invite certes à requestionner le fléchage des subventions mais aussi à réfléchir sur le sens de telles actions.

Car, Pôle emploi, ici, semble bien nourrir ce que Scott Shane, l’un des chercheurs les plus influents en entrepreneuriat de la décennie, qualifie d’« illusion entrepreneuriale » : permettre à chacun de devenir entrepreneur, comme si ce statut garantissait un standard de vie décent, voire très confortable. Or, c’est loin d’être toujours le cas…

Les subventions de Pôle emploi peuvent aider un autoentrepreneur à s’équiper.
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Sans être un ultralibéral, Shane, qui a accompagné l’État fédéral américain dans la construction de sa politique entrepreneuriale, juge, au nom de l’intérêt général, que l’entrepreneuriat des « self-employed » (« travailleurs indépendants ») ne doit pas être subventionné : selon le chercheur américain, il ne sert ni la relance économique du pays par la consommation, puisque les revenus générés sont très faibles, ni la création d’emploi. L’entrepreneuriat contribuerait à la poursuite d’un objectif personnel plus que sociétal. Sans être keynésien, Shane, qui s’appuie sur les travaux menés en entrepreneuriat depuis près de 40 ans, recommande la subvention de projets à potentiel : ceux qui sont fondés sur l’exploitation d’une idée innovante, mais dans un secteur à forte croissance. Il s’agit donc des projets dont le modèle économique génère la création d’emplois pour les chômeurs qui n’ont pas forcément l’âme entrepreneuriale ou n’auraient pas encore trouvé leur propre projet.

Une lecture plus fine de la situation offre toutefois une vision plus nuancée et met en valeur les vertus de ces subventions.

Le contexte a changé

En effet, subventionner uniquement les projets à potentiel d’innovation revient à soutenir l’entrepreneuriat sur les territoires où résident les activités en croissance, où les expérimentations techniques et technologiques sont aisées. Autrement dit, dans les régions riches, dans ce que Michael Porter, professeur de stratégie à Harvard, appelle les « clusters d’innovation ».

Pour autant, les exemples de réinsertion par l’autocréation de son emploi sur les territoires moins favorisés sont légion : au-delà des critiques qu’on peut leur adresser, les grandes entreprises dites de plate-forme (Uber, Deliveroo, etc.) offrent par exemple à certains habitants de zones économiquement pauvres (le département de la Seine-Saint-Denis, par exemple) des opportunités d’activité (de chauffeur, de livreur), et les subventions de Pôle emploi peuvent permettre d’acheter l’automobile ou le matériel nécessaire pour se lancer.

Dans une immense majorité, les chômeurs ayant lancé leur activité tirent un bilan positif de leur expérience.
Pôle emploi.

Une seconde nuance aux arguments de Shane réside dans l’étude des mécanismes de création d’emploi, dont les grandes entreprises sont traditionnellement (et trop souvent) vues comme étant le principal moteur. Or, le contexte a changé et la situation est plus complexe, notamment en raison de la tendance à l’externalisation de certaines activités, notamment dans les services : informatique, maintenance, nettoyage, design, communication… Il s’agit en conséquence d’accompagner cette hausse de la demande de prestations réalisées par des indépendants.

Maintien de l’employabilité

Une troisième nuance à apporter au raisonnement de Scott Shane pourrait être la vertu pédagogique pour l’individu porteur du projet entrepreneurial : comment trouver des clients ? Comment négocier ? Comment gérer ? Autant d’éléments qui, même si le succès n’est pas au rendez-vous, constituent des apprentissages et pourront l’aider à rebondir par la suite.

Ces expériences bénéficieraient même à son entourage. L’ensemble des recherches sur l’intention entrepreneuriale met en effet en évidence que, plus l’individu est entouré d’entrepreneurs, plus il sera enclin à créer son entreprise et à en maximiser les chances de réussite. Dans cette optique, l’accompagnement aura des effets bien au-delà du seul entrepreneur.

Enfin, dernier argument qui plaide en faveur de la subvention de l’auto-emploi : le maintien d’une identité, d’une qualification, et même du sens du travail. Autant d’atouts qui évitent au chômeur de voir son employabilité diminuer sur le marché du travail.

Tous ces arguments ne sont d’ailleurs sans doute pas étrangers à l’un des chiffres les plus marquants de l’étude de Pôle emploi : plus de 90 % des chômeurs créateurs tirent un bilan globalement positif de leur expérience d’entrepreneur !

Au bilan, sans négliger les risques et les difficultés auxquels sont confrontés les chômeurs créateurs, il est donc bénéfique que Pôle emploi remplisse ce rôle de business angel.The Conversation

Séverine Le Loarne-Lemaire, Professeur Management de l’Innovation & Management Stratégique, Grenoble École de Management (GEM) et Didier Chabaud, Directeur de la Chaire entrepreneuriat Territoire innovation, Professeur en sciences de gestion – Laboratoire GREGOR, IAE Paris – Sorbonne Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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Bonnes feuilles : la tyrannie des questions

 

Poser des questions, tout un art.
Unsplash/ William Stitt, CC BY-SA

Jacques Berlioz, Paris Sciences et Lettres Research University (PSL)

Comment et en quoi l’acte de poser une question serait-il à condamner ? Questionner, selon les Romains, n’est-ce pas rechercher, s’informer, enquêter ?

Autant de verbes à consonance positive. In quaestione alicui sum esse, littéralement « être en question pour quelqu’un », signifie en latin classique être recherché par quelqu’un. Quaerere, c’est chercher à savoir, en ne s’épargnant par ailleurs aucun moyen, dont la torture. L’exercice universitaire de la quaestio, au Moyen Âge, est la mise en cause d’un texte, qui de passif devient actif. Pour Jacques Le Goff, « la quaestio, au XIIIe siècle, se détache même de tout texte. Elle existe en elle-même. Avec la participation active des maîtres et des étudiants, elle fait l’objet d’une discussion, elle est devenue la disputatio ».

Une imparable légitimité

L’acte même de questionner passe, en philosophie, pour une légitime volonté de savoir. Pour le pédagogue genevois Olivier Maulini – l’un des rares théoriciens de notre sujet – « la question monte la garde, en permanence. Elle anticipe, elle prévoit, elle surveille. » Ne serait-elle pas le propre de l’homme ? Un individu peut se questionner lui-même. Dans un dialogue, poser une question à l’autre fait partie d’un processus de mutuelle connaissance. Dans le cadre d’un groupe, quand un individu pose une question au groupe dans son ensemble ou à l’un de ses membres, il signe et prouve dans ce geste même son appartenance au groupe. En conséquence, prendre la parole à la suite de toute forme de discours (qu’il s’agisse d’une conférence, d’une communication dans un colloque ou un congrès ou d’une réunion ouvrant à débat) non seulement est souhaité, mais exigé. Cette nécessité proviendrait-elle d’une vive curiosité intellectuelle partant d’un aveu d’ignorance, d’une inextinguible soif du savoir d’autrui, du désir de débattre ? Sous ces motivations a priori innocentes et spontanées, se cachent en réalité de profonds enjeux de pouvoir et de compétence.

Poser une question est une modalité d’engagement de la personne. Corps et esprit s’y voient mêlés ! C’est d’abord un acte vocal : la voix est nue ou amplifiée (un microphone est relié à des haut-parleurs). Cela peut être aussi (faut-il le regretter ? Nous en reparlerons) un acte écrit : sur un papier, sur un smartphone, sur un fil de live Tweet… C’est un acte corporel. Le questionneur adopte une posture précise : il est assis, debout, penché, etc. Il est sobre dans son comportement ou gesticule. Ce faisant, il répond à un discours d’autorité (le conférencier est généralement sur une estrade, possède un micro, etc.). De manière plus générale, poser une question est un acte mental fondamental, acquis (ou non) dès la toute petite enfance. C’est aussi – et d’abord – un geste profondément culturel. Il fait partie de l’habitus humain, notion chère à Pierre Bourdieu (et avant lui à Émile Durkheim et Norbert Elias), décrivant un ensemble d’habitudes et de dispositions, propre à une culture ou à un milieu social, inculqué à l’individu au cours de la socialisation.

Peu importe la souffrance qu’elle entraîne souvent, la prise de parole est devenue exigence de parole. L’expression orale est devenue une injonction. La majorité des discours oraux publics appellent, ou mieux provoquent, les questions – sans possibilité d’opposition ni de recours. Une conférence donnée sans la possibilité pour le public de poser des questions est jugée par toutes et tous comme une conférence ratée, comme un monologue totalitaire, un mépris ouvert pour le public présent. Cela est même impensable. Qu’importe si le public ne souhaite pas poser de questions. L’essentiel aura été de les proposer (« La parole est à la salle ! »).

C’est que poser une question en public entraîne l’adhésion, sinon aux propos du locuteur dominant, tout au moins au système qui permet précisément d’intervenir. On donne alors à l’auditeur l’impression de pouvoir prendre des décisions (je pose ma question), alors que les choix qui s’offrent à lui sont strictement encadrés – une seule question, pas de dialogue, etc. La question se fait alors soumission car elle met l’intervenant en position de force, même si la question est violente et se fait revendicative. La parole est de fait asymétrique ; derrière une apparence d’égalité – chacun parle –, seule la parole de l’intervenant l’emporte puisque celle des auditeurs n’est sollicitée qu’après, et n’est finalement qu’accessoire. D’ailleurs, quand les actes d’un colloque sont publiés, les débats suivant les interventions ne sont quasiment jamais transcrits.

Assister à une conférence comprend de subir les questions qui y seront posées. Subir ? Allons donc. Il est en effet rare de voir le public se sauver à toutes jambes avant la séance rituelle des questions – ou alors c’est qu’il se fait tard, ou que les conférenciers ont dépassé le temps qui leur était imparti. Il y a consentement. Le public n’est pas contraint physiquement de rester. N’est-ce pas là un exemple accompli de ce que le philosophe italien Antonio Gramsci appelait l’hégémonie culturelle ? Car la contrainte sociale est forte. Dans le cadre d’une conférence, vos voisins vous jugeront pleutre ou timoré si vous ne posez pas de questions. Lors d’un colloque ou d’un congrès, le questionneur s’exhibe devant ses pairs. Sa prestation lui vaut bonne réputation ou mépris, elle est pourvoyeuse de statut. Le poseur de question forcera l’admiration par sa science, son tact, sa vivacité d’esprit. Ou il ennuiera et suscitera malaise ou impatience. Posée à point dans un colloque, une « bonne question » est la promesse d’une promotion, ou à tout le moins d’une certaine notoriété dans le cercle des présents (universitaires, clients ou autres pairs). La dictature des questions existe donc bel et bien. D’où cette question : le devoir de l’homme et de la femme n’est-il pas de se révolter ?

Une nécessaire révolte ?

Devant l’empire de la question, que faire ? Se replier et se taire ? Continuer à poser des questions ? Dans ce dernier cas, il faut savoir que toutes et tous ne sont pas égaux devant l’impératif questionneur. Certaines ou certains sont timides et réservés, d’autres rêvent pendant l’exposé. D’aucunes et d’aucuns, comblés, se contentent de ce qu’ils ont entendu, ou en sont pleinement satisfaits. D’autres pensent qu’interroger le conférencier est incongru, et serait – comme jadis en Orient – une impolitesse. L’aspect clos d’une conférence, icône parfaite, objet rond et singulier, en séduit beaucoup, sans que soit imposé l’appendice des questions. Certaines et certains sont angoissés (parfois c’est peu dire) à la perspective de devoir poser une question dont ils n’ont nulle idée. D’autres même passent l’entière conférence à chercher, dans une grande anxiété, la question qu’ils pourront poser… au point finalement de ne plus écouter l’intervenant. Un cauchemar qui vire vite à l’obsession.

L’ouvrage de Jacques Berlioz est paru aux éditions Arkhê.
Editions Arkhê

Il est donc temps de prendre au sérieux la question, qui renvoie tant au savoir qu’à autrui (pertinente, ma question ?), tant au désir d’apprendre qu’à la compétence (ou comment poser une bonne question), tant à l’apprentissage (comment maîtriser l’interrogation, tant sa forme et son contenu ?) qu’à l’ambition individuelle (que va m’apporter de poser des questions ?). Dans un monde occidental où un discours – en général scientifique – débité devant un public, étroit ou large, est interrogé en retour, il est socialement primordial de posséder l’art de poser de bonnes questions. Toute question suppose un rapport de pouvoir, car qu’est-ce que poser une question sinon se soumettre au locuteur dominant – le conférencier par exemple – et par là assumer sa sujétion ? Aussi peut-il s’avérer utile de connaître les tenants et les aboutissants de ce rituel. Bref, poser habilement, voire avec perversité, des questions, ne serait-ce pas déjà s’indigner et se révolter ? Entrer dans le système pour mieux le détruire. L’air est connu. Le siffler sera-t-il un acte révolutionnaire ?The Conversation

Jacques Berlioz, Enseignant et historien, Paris Sciences et Lettres Research University (PSL)

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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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